Bouleverser les ordres de notre système éducatif, rien de moins, tel est le programme à l’ordre, ou plus exactement, au désordre du jour. La solution aux maux du collège, c’est qu’il n’y ait plus de collège, rien de plus, rien de moins. A sa place une « école moyenne » campée sur le socle ras du minimum commun. Si la présentation des intentions et du projet est de facture classique, à base d’appels à l’histoire ou de références à l’étranger, si l’on retrouve le devoir de changer pour changer comme impératif moral du camp du bien, le fond est, dans l’esprit, de graver dans le marbre une refonte du système éducatif public : à nos yeux, c’est du marbre des tombeaux qu’il s’agit.
Tout est trop vieux chez nous, et l’herbe scolaire est plus verte ailleurs, c’est le fond du propos qui soutient l’affirmation « il est temps de fonder un pôle éducatif de la maternelle au collège » dans un grand esprit d’unification. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’affiche aujourd’hui avec l’arrogance des certitudes. Pourquoi la France ne recherche-t-elle pas comme les autres pays son « école moyenne », nous assène-t-on ? On voudrait faire entendre que c’est parce qu’elle a bien à faire à retrouver son école tout court ! Mais le sujet n’effleure pas l’historien, qui se situe au-dessus de ce bas débat, au-delà, dirons-nous, des réalités du terrain.
La segmentation nouvelle qu’on nous propose, entendez une « école du socle » courant du cours préparatoire à la troisième, et un lycée rattaché peu ou prou au supérieur, fera de notre modèle français un beau mort, et morte avec lui l’espérance d’un enseignement de culture, ambitieux et ambitieusement délivré à tous. Mort, il laissera, n’en doutons pas, vivre des dispositifs privés aux multiples vitesses : car il n’est pas question d’autre chose.
Primariser le secondaire ou secondariser le primaire, c’est selon, conduira à la disparition de la maternelle, abandonnée aux municipalités. La fonte du primaire et du premier cycle du secondaire dans le même creuset fait ni plus ni moins disparaître l’enseignement secondaire. Elle réduit, dans ses ambitions, l’Ecole pour tous à la normalisation des comportements et à l’acquisition, non pas de moyens d’accès au savoir, mais de connaissances utiles minimales.
Quel effet enfin, sur nos collègues et leurs enseignements ?Confondre dans leurs rôles les professeurs des écoles et les professeurs de collège, déjà en plein doute sous les pluies d’enclumes des dernières réformes et prévisions au noir, est une idée qui ressort du défi, au mieux, et de la provocation sûrement. Quelques grands mots pour traiter les grands maux, voilà une révolution structurelle qui ferait bien oublier l’essentiel : l’école est un lieu de transmission des savoirs, qui favorise la mobilité sociale, dans un cadre laïque et républicain. Ignorer le fond, c’est condamner l’enseignement public à rester constant dans l’erreur et les orientations déboussolées, c’est promouvoir les officines privées, sous contrat ou non, à multiples vitesses, qui répondront désormais aux exigences des familles, selon que l'on sera puissant ou misérable pour paraphraser le moraliste.
Et nous voici bien au cœur nucléaire de ces réformes toujours vendues à une opinion finalement naïve avec l’alibi d’atteindre les 100 pour 100 d’une classe d’âge au niveau mythique de la même excellence pour tous. Elles nous ont à elles seules coûter la baisse constante et généralisée des exigences, assortie de la tragique dévalorisation, à petit feu, de la valeur travail. Après tant d’années de gabegie et de mensonges pour étouffer les terribles concessions faites à une société pliée aux exigences des politiques de l’apparence et de l’illusion séductrice, voici le bouleversement nouveau, le bouleversement final ! Comme les autres, il distille un discours lénifiant pour masquer les médiocrités, et in fine favoriser sournoisement la stabilité des élites dans les milieux les plus favorisés. Qu’on ne s’y trompe pas et qu’on ne nous trompe plus : ces grands pas en avant sont en fait de terribles régressions. Cette réforme aggravera la peine native de celles et ceux qui n’auraient eu que l’Ecole pour moyen de devenir. Leur mentir est une faute sociale et une escroquerie humaine. N’a-t-on pas entendu ce que dit la violence de nos collèges, maintenant de nos lycées et de nos écoles ? Déjà ceux que l’on veut encore duper ne sont plus dupes. Les choix désespérants qu’on nous propose pour notre Ecole sont une bombe à très court retardement.
Jean-Claude HALTER
Secrétaire Général adjoint